Une nouvelle vague interdisciplinaire prête à déferler

Institutionnel

Pour mieux comprendre et protéger l’océan, une nouvelle génération de scientifiques mise sur l’interdisciplinarité. Littérature, biologie, philosophie… trois jeunes chercheurs croisent les savoirs et bousculent les cadres établis pour penser autrement la science des océans. Une approche audacieuse et semée d’embûches qui pourrait bien redéfinir la façon dont nous explorons et préservons le monde marin.

L’océan est un système complexe, vivant et interconnecté. C’est pourquoi les défis systémiques qui l’assaillent appellent à davantage d’interdisciplinarité. Il faut donc croiser les regards, conjuguer les approches et dépasser les frontières académiques, à l’image de ce que fait le Groupement de recherche Océan et Mers (GDR OMER). Mais comment faire dialoguer des disciplines aussi diverses que la biologie marine, la philosophie des sciences, la littérature ou encore la paléoclimatologie ? Trois jeunes chercheurs et chercheuses ont fait ce pari de l'interdisciplinarité. Trois parcours, trois approches, un même défi : comprendre l'océan en décloisonnant les savoirs.

Un parcours souvent intuitif

Dans un monde scientifique particulièrement cloisonné, pourquoi se lancer dans une thèse interdisciplinaire plutôt que de suivre une approche « classique » ? Pour Pauline André-Dominguez, doctorante1  en littérature comparée, la réponse est limpide : « L’interdisciplinarité n’est pas tant un choix, qu’une évidence. J’ai suivi un cursus universitaire hybride, mêlant également recherche et création, et je voulais conserver cette richesse lors de ma thèse ». Son travail sur la zoopoétique des abysses – réalisée dans le cadre du Programme national de recherche Océan et Climat - croise écologie, éthologie et zoosémiotique dans le but de redonner une voix aux mondes sous-marins. L’enjeu : identifier les savoirs fondamentaux sur la vie animale dans les abysses et les meilleures façons de les transmettre au plus grand nombre sous forme de laboratoires de récits et de conférence-performance. 

De son côté, Evan Josselin2 , doctorant en philosophie des sciences et en biologie marine, ne pouvait pas envisager une thèse sans lui associer un terrain d’étude. « C’est une approche encore rare en philosophie, mais j’avais besoin d’établir un rapport concret à mon objet d'étude, de le voir, de le manipuler… Philosopher dans une bibliothèque n’était pas fait pour moi », témoigne-t-il. Son travail explore le rôle de la participation citoyenne en biologie marine, notamment à travers le programme d’océanologie participative Plankton Planet3 . Le doctorant du GDR OMER interroge les interactions entre les participants et les instruments scientifiques qu’ils utilisent dans ce cadre, et repense ainsi des concepts philosophiques comme l’image scientifique.

Après un stage de Master 2 en paléoclimatologie (l’étude des climats passés), Aitu Raufauore4  décide d’approfondir son sujet en thèse, mais en lui intégrant une dimension biologique. Son projet croise les savoirs pour mieux comprendre les réponses au changement climatique des coraux entourant une île polynésienne. « La façon dont le corail assimile les composés marins varie selon les espèces et cela impacte notre connaissance sur la capacité de certains lagons à capter ou non du carbone, par exemple. L’approche interdisciplinaire me permet d’explorer des liens encore peu étudiés entre biologie corallienne, géochimie des carbonates et évolution du climat », précise le doctorant du programme 80PRIME 2023 du CNRS.

Tisser des liens disciplinaires : entre enrichissement et défis

L’interdisciplinarité au quotidien ? C’est comme apprendre plusieurs langues en même temps. « Trouver un langage commun entre disciplines est un exercice exigeant, mais aussi très stimulant. J’aime cette idée de créer des ponts entre différents mondes, en l’occurrence celui des arts et des sciences qui n’ont pas toujours été séparés », confie Pauline. Une réflexion partagée par Evan, confronté aux difficultés de traduction entre scientifiques : « Expliquer à un biologiste pourquoi le concept d’image scientifique est crucial en philosophie des sciences, alors qu’il s’intéresse surtout à l’information qu’elle contient, ce n’est pas toujours évident. Mais c’est dans ces dialogues que naissent les idées nouvelles ».

Pour Aitu, la complexité de l’interdisciplinarité réside aussi dans la charge de travail : « J’ai dû approfondir mes connaissances en biologie en cours de route pour rattraper mon retard. Cela demande un investissement plus important tout le long de la thèse, mais c’est aussi ce qui me permet de poser des questions innovantes et de faire valoir plus tard des compétences inédites ». 

La nécessité d’un investissement personnel accru est partagée par les trois doctorants. « Dans un article de biologie marine, certaines méthodologies ne sont pas détaillées, car elles sont évidentes pour la communauté concernée. Mais pour moi, elles ne le sont pas. J’ai dû suivre un stage d'été à l'Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer pour combler ces lacunes », témoigne Evan Josselin qui avait réalisé jusqu’à présent des études supérieures uniquement en sciences humaines et sociales. Pauline, elle, interroge la durée de la thèse : « Trois ans, c’est un véritable défi pour plonger en profondeur dans mes disciplines complémentaires et acquérir des connaissances solides en écologie, éthologie et zoosémiotique ».

Une nouvelle manière de faire de la recherche

Une autre question à laquelle sont confrontés les doctorants est de savoir pourquoi des disciplines qui étudient le même objet ne s’enrichissent pas naturellement les unes des autres. « Je me suis rendu compte, par exemple, que l’écologie et l’éthologie ont des cadres théoriques et des méthodologies qui divergent et peinent à dialoguer », remarque Pauline André-Dominguez. En conséquence, elle doit inventer, au fil de l’eau, ses propres méthodologies pour produire des savoirs plus intégrés. 

Pour Evan, la méthodologie est aussi un enjeu : « Avec d’autres doctorants en philosophie qui ont un terrain, on a créé un groupe d’entraide. Nous réfléchissons ensemble sur comment adapter des outils empiriques à nos projets, explorer des méthodes d’autres disciplines et se les approprier autrement ». Les groupes de partage et d’entraide entre doctorants sont monnaie courante. Toutefois, la nature interdisciplinaire de leur thèse incite les jeunes chercheurs à démultiplier leur participation à des groupes sur des thèmes et des disciplines variées. Evan et Pauline travaillent d’ailleurs ensemble au sein du « Navigation groupe » créé et coordonné par le philosophe de l’océan Roberto Casati5 .

Par ailleurs, l’interdisciplinarité pose des défis qui dépassent les recherches menées par les doctorants au quotidien. Elle requiert notamment des jurys interdisciplinaires à même d’évaluer ces nouveaux travaux ou encore des revues moins spécialisées pour diffuser leurs résultats. Si bien que si la thèse semble être une bonne première pierre à l’édifice de la recherche interdisciplinaire, le chantier reste toutefois encore vaste.

Une science en mutation

Malgré ces défis, l’interdisciplinarité regagne du terrain. « Les appels à projets la valorisent de plus en plus. C’est une approche dont les institutions reconnaissent l’utilité et la nécessité », note Pauline. « C’est d’autant plus utile en sciences du climat et du vivant, car même si ces savoirs sont interconnectés et complémentaires, les études faites dans chacune de ces disciplines sont actuellement distinctes les unes des autres », ajoute Aitu Raufauore.

Un enjeu selon les trois doctorants serait surtout de pérenniser l’interdisciplinarité. « Faire une thèse, c’est en fait mélanger deux disciplines sur un individu. Je pense qu’on a besoin d’aller au-delà d’un CDD. Il faut sortir du carcan des laboratoires hyper spécialisés, mêler les disciplines jusque dans les structures, car la proximité favorise les échanges et les collaborations », plaide Evan Josselin.

Une génération engagée pour un océan durable

Ces doctorants partagent enfin l’envie de réaliser une science utile. « Avec les autres doctorants du PPR Océan et Climat, nous rédigeons un manifeste pour la 3e Conférence des Nations Unies sur l’Océan dans lequel nous voulons alerter sur le trop faible impact des recherches dans la décision publique », explique Pauline André-Dominguez. Evan Josselin soutient également l’importance de dialoguer avec les décideurs : « Comprendre comment les politiciens perçoivent la recherche, quels mots les font tiquer, c’est crucial si nous voulons faire bouger les lignes en termes de réglementations ».

Aitu Raufauore, lui, voudrait à terme transmettre ses connaissances en Polynésie : « Je voudrais y retourner pour participer à l’éducation, la sensibilisation et l’engagement des jeunes aux enjeux climatiques locaux, à la compréhension du blanchissement des coraux afin de leur faire prendre conscience du besoin de protéger les écosystèmes marins ». À travers leur thèse interdisciplinaire en sciences de l’océan, ces jeunes chercheurs contribuent à l’émergence d’une science plus ouverte et plus engagée et un monde de la recherche qui sort la science des laboratoires.

  • 1Centre de recherche sur les arts et le langage (CNRS/EHESS)
  • 2Institut Jean-Nicod (CNRS/EHESS/ENS-PSL)
  • 3Le programme Plankton Planet vise à établir un lien entre un réseau de navigateurs citoyens qui collectent des échantillons de plancton à travers le globe et des experts internationaux en océanographie chargés d’analyser ces prélèvements. Les données recueillies permettront de mieux mesurer la biodiversité planctonique, de suivre son évolution spatio-temporelle et d’anticiper son avenir dans un océan en mutation.
  • 4Laboratoire Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux (Bordeaux INP/CNRS/Université de Bordeaux).
  • 5Institut Jean Nicod.