Face aux attaques informationnelles, services de l’état, scientifiques, industriels et médias organisent leur riposte
Toutes ces composantes de la société française se sont rencontrées au Campus Cyber pour lancer une série d’ateliers de travail. Le but est de fédérer un écosystème de confiance pour contrer une manipulation de l'information souvent instrumentalisée par des puissances étrangères. Le CNRS est en première ligne sur le sujet.
Les enjeux liés à la manipulation de l'information sont tels que certains n’hésitent pas à parler de lutte, de guerre voir de chaos informationnel. Face aux ingérences numériques de plusieurs États, et au poids grandissant des grandes plates-formes en ligne, l’ensemble de la société française est invité à se mobiliser. C’est le message qui a été passé le 17 octobre lors de l’évènement La France face à la « guerre » informationnelle ?, qui a fait salle comble au Campus Cyber installé à La Défense[1].
« L’objectif de cette initiative est de réunir institutionnels, académiques, industriels et médias autour d’une même table, explique Nicolas Porquet, responsable de la coopération avec la filière cybersécurité au CNRS et point de contact CNRS au Campus Cyber La Défense. L’idée est de poursuivre la démarche engagée lors du colloque "La défense nationale à l’heure de la désinformation. Comprendre et agir" organisé en juin dernier par l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) en partenariat avec l'État-major des Armées. »
« En tant qu’organisme de recherche pluridisciplinaire, le CNRS est aux avant-postes de la lutte contre la manipulation de l’information[2][3]. Son comité d’éthique, le COMETS, s’était d’ailleurs autosaisi sur ce sujet dès 2018[4] en insistant sur l’importance de lutter contre la mésinformation et la désinformation, notamment dans le domaine scientifique. Cet avis soulignait en particulier l’importance d’organiser les moyens de combattre la désinformation scientifique en associant à la réflexion les partenaires de chaque institution concernée et les représentants des médias, détaille Nicolas Porquet. Près de six ans plus tard, cet évènement marque le coup d’envoi de plusieurs ateliers mobilisant différents acteurs, invités à échanger de manière décloisonnée sur leurs enjeux dans une logique d’idéation. »
Créer un écosystème de confiance
Une perspective qui ravit Philippe Baillé, officier de l’État-major des Armées : « Il est indispensable que militaires, civils, industriels, scientifiques, enseignants ou encore journalistes travaillent ensemble pour créer un écosystème de confiance. Dans la cybersécurité, les différents acteurs le font et ont tous le même vocabulaire. Ce n’est pas toujours le cas dans le domaine de la désinformation où nous ne sommes pas encore d’accord sur les définitions. »
L’urgence est pourtant là. Tous les observateurs s’accordent pour dire que certains États ne se privent pas d’ingérence au sein de la société française en utilisant « des techniques comme celles détaillées dans le roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli : la théorie de la segmentation des auditoires. C’est une manière de s’adresser directement à chaque groupuscule et communauté et leur faire entendre exactement ce qu’ils veulent, quitte à se contredire, constate le colonel. Cela créé des chambres d’écho en agissant sur nos biais cognitifs. »
Thématiques différentes, mais même mécanisme
C’est ce qu'a vérifié David Chavalarias, directeur de recherche CNRS au sein du Centre d’analyse et de mathématiques sociales (CAMS) de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et également directeur de l’Institut des systèmes complexes : « C’est mon thème de recherche à très long terme, qui consiste à comprendre les dynamiques sociales et l’évolution des opinions sur les réseaux sociaux. » Auteur de l’essai Toxic Data (Flammarion), il a pu en effet constater que toutes les couches de la société française étaient visées, quelles que soient leur catégorie sociale et leur orientation politique : « L’objectif de ces acteurs étrangers est d’amplifier tous les sujets polémiques et clivants, peu importe la thématique. »
« Il peut s’agir du climat, du pouvoir d’achat, de l’immigration ou encore des violences policières, confirme Marc-Antoine Brillant, chef du service VIGINUM, créé pour détecter et caractériser les ingérences numériques étrangères. Leur but est de produire une polarisation du débat public numérique de manière à altérer la confiance des citoyens envers les institutions et les processus démocratiques. » Plus que les « fake news », c’est surtout la manipulation de l’information à des fins malveillantes qui est désormais préférée. « Lors de la dernière séquence électorale de 2024, sur les dix comptes les plus relayés dans la twittosphère politique, le cinquième était anonyme et inondait les communautés de gauche de vidéos insoutenables sur les horreurs à Gaza. A priori, rien n’était faux, mais il s’agissait d’accroître la saillance de la guerre à Gaza dans le débat politique, sachant que c’était une ligne de clivage gauche-droite très puissante », analyse David Chavalarias.
Ce type d’amplification, adressé à des cibles uniques et particulières, a pour but d’augmenter la visibilité des contenus polarisants pour in fine toucher une plus large audience. « Ces contenus et la manière dont ils sont diffusés ont pour objectif de nous faire réagir en ligne, nous faire douter. Parce que nos démocraties sont par nature ouvertes au débat et à la contradiction, elles deviennent des cibles attractives pour tenter d’éroder la confiance des citoyens envers nos institutions », constate le responsable de VIGINUM.
Les réseaux sociaux pointés du doigt
Nulle autre perspective donc que de restreindre la liberté d’expression pour endiguer le phénomène ? Ce n’est pas l’avis de Nicolas Porquet : « Il faut créer un environnement propice à une information fiable tout en garantissant la liberté d'expression ainsi que le respect des droits fondamentaux. Comprendre les ressorts complexes de la désinformation et de la mésinformation nécessite des approches pluridisciplinaires faisant appel à un large spectre d’expertises scientifiques en informatique, mathématiques, psychologie cognitive, sociologie, droit, économie, philosophie, etc. En la matière, nous pouvons compter sur une communauté académique française dynamique[5] constituée de chercheurs universitaires ou issus de différents organismes de recherche tels que le CNRS, l’INRIA ou l’INSERM. »
« Nous avons un impératif de transparence sur ce que nous faisons des données personnelles et sur l’information des citoyens quant à ces menaces. Nous sommes dans un État de droit, nous ne pouvons pas agir avec les mêmes méthodes. Ce n’est pas être faible que d’agir ainsi, mais au contraire une force d’assumer notre socle de valeurs, abonde Marc-Antoine Brillant. Enfin, il est de la responsabilité de chacun de ne pas liker ou diffuser de tels contenus, mais aussi celle des plates-formes qui doivent rendre des comptes quand elles ne respectent pas leurs obligations de modération désormais renforcées par le DSA. »
Un aspect sur lequel Philippe Baillé et David Chavalarias le rejoignent. Pour le premier, les réseaux sociaux jouent un rôle de « porte-voix ». Pour le second, ces plates-formes « sont mal conçues et nécessitent une transparence de leurs algorithmes pour supprimer leurs biais, ainsi que l’arrêt de la publicité ciblée, même si cela touche à leur modèle économique. »
Dans le domaine économique aussi
Mais cette guerre informationnelle ne s’exerce pas seulement dans le domaine des réseaux sociaux, comme en témoigne Elysabeth Bénali-Léonard, fondatrice du cabinet de conseil en intelligence économique ExAcT International : « La filière industrielle et la PME que j’ai dirigées pendant 12 ans proposaient une technologie de rupture issue des recherches du CNRS ». Très performante — au point de s’arroger jusqu’à 30 % de parts du marché mondial sur plus de cent pays —, ce procédé de protection contre la foudre a été la cible d’une campagne de dénigrement planétaire pour la détruire, orchestrée par un lobby anglo-saxon. « Les concurrents allemands ont donc décidé de nous neutraliser à travers la normalisation en utilisant le levier des milieux scientifiques, noyautés par ces industriels qui leur diffusaient des publications biaisées. Cela a créé un entrisme dans les milieux institutionnels pour propager leurs théories à toutes les strates de l’écosystème. » La technologie française a été sauvée, à l’appui d’une contre-offensive de ses fabricants.
« Dans notre monde ouvert, nos compétiteurs déploient de plus en plus des modes d’actions hybrides », constate Philippe Baillé. « Cette hybridité leur permet d’agir sous le seuil de la conflictualité et ainsi déstabiliser la réponse de l’État, confirme Marc-Antoine Brillant. On y trouve aussi bien la manipulation de l’information, les actions cyber, ainsi que la guerre des normes. » La réponse doit donc désormais s’organiser pour concerner tous les acteurs de la société française. « Le premier atelier aura lieu le 6 décembre prochain. D’autres s’étaleront tout au long de l’année prochaine pour une restitution finale de nos travaux courant 2025 avec pour objectif d’échanger sur les bonnes pratiques, d’irriguer le débat public et de favoriser l’innovation », conclut Nicolas Porquet du CNRS. Une brique de plus pour édifier notre résilience informationnelle.
[1]Le Campus Cyber rassemble les principaux acteurs nationaux et internationaux de la cybersécurité. Il permet d’accueillir sur un même site des entreprises (grands groupes, PME), des services de l’État, des organismes de formation, des acteurs de la recherche et des associations. Le Campus Cyber met en place des actions visant à fédérer la communauté de la cybersécurité et à développer des synergies entre ces différents acteurs.
[4] Frédérique Leichter-Flack, Jean-Gabriel Ganascia, Philippe Askenazy, Patrice Debré, Catherine Jeandel, et al.. COMETS Avis 2018-37 - Quelles nouvelles responsabilités pour les chercheurs à l’heure des débats sur la post-vérité
[5] Voir par exemple les éditions 2023 et 2024 d’Infox sur Seine, colloque scientifique portant sur la détection, la lutte et l’impact des infox ou le projet Compromis du Programme National de Recherche en Cybersécurité : https://www.pepr-cybersecurite.fr/projet/compromis/#